Pasarela Consulting

Connecter vos projets. Créer des opportunités.

Le risque économique silencieux du Maroc

Quand l’eau devient le premier facteur de désindustrialisation et de décrochage agricole.
Pourquoi la prochaine contrainte majeure de l’économie marocaine ne sera ni la dette, ni l’énergie, ni la géopolitique — mais l’eau productive.

Le paradoxe marocain. Le Maroc a réussi, en moins de vingt ans, une transformation économique remarquable :


• montée en gamme agricole tournée vers l’export,

• leadership mondial dans les phosphates et les fertilisants,

• industrialisation ciblée (automobile, aéronautique, chimie),

• attractivité croissante pour les investisseurs étrangers.

Pourtant, un facteur fondamental menace silencieusement cette trajectoire : la
destruction progressive du capital hydrique productif, en particulier des nappes phréatiques, sans intégration réelle de ce risque dans la stratégie économique nationale.

Ce sujet est rarement traité frontalement, car il est inconfortable : il oblige à arbitrer entre exportations, emplois, souveraineté alimentaire, industrie et stabilité sociale.

1. L’erreur stratégique : traiter l’eau comme une variable technique, pas économique


Au Maroc, l’eau est encore majoritairement abordée comme :

• un sujet climatique,

• un problème d’infrastructure (barrages, dessalement),

• ou une question sociale (sécheresse, monde rural).

Mais rarement comme un facteur de compétitivité économique.

Or, dans les faits :

• l’eau est un intrant de production,

• elle détermine la localisation des activités,

• elle conditionne la valeur ajoutée réelle par territoire.

Aujourd’hui, deux entreprises agricoles peuvent exporter la même valeur en euros, mais consommer 5 à 10 fois plus d’eau selon la culture, la zone et la technologie utilisée.

Cette inefficience n’apparaît nulle part dans les comptes nationaux.

2. Le cœur du problème : l’épuisement invisible des nappes productives


Les nappes phréatiques marocaines — notamment dans les zones agricoles les plus performantes — subissent :

• une surexploitation chronique,

• une baisse continue des niveaux,

• une salinisation progressive,

• un coût croissant d’extraction (forages plus profonds, énergie plus chère).

Ce point est crucial :

Ce ne sont pas les régions pauvres qui perdent leur eau en premier, mais les régions les plus productives et exportatrices.

Souss-Massa, Chtouka, Haouz, Doukkala : ces bassins sont au cœur de la création de valeur agricole… et au cœur du risque systémique.

3. L’angle mort du débat public : la valeur économique par m³ d’eau


Le Maroc raisonne encore en :

• tonnes exportées,

• surfaces irriguées,

• volumes produits.

Mais presque jamais en :

dirhams de valeur ajoutée par m³ d’eau consommée.

C’est pourtant l’indicateur clé du XXIᵉ siècle.

Comparaison simplifiée :

• certaines cultures d’export consomment énormément d’eau pour une marge nette faible,

• certaines activités industrielles (chimie, fertilisants) génèrent une valeur très élevée par unité d’eau,

• certaines reconversions agricoles pourraient doubler la valeur créée… avec moins d’eau.

Sans cet indicateur, toute politique hydrique est aveugle.

4. Le lien rarement formulé : agriculture, industrie et phosphates


Le Maroc a une singularité mondiale :

• il est à la fois puissance agricole d’exportation,

• et puissance mondiale des phosphates.

Ces deux piliers :

• dépendent indirectement de l’eau,

• sont géographiquement imbriqués,

• mobilisent des infrastructures communes (énergie, transport, territoires).

Ce qui est peu dit :

• l’industrie marocaine (OCP en tête) raisonne déjà en sécurité hydrique,

• l’agriculture, elle, continue souvent à raisonner en accès gratuit ou quasi gratuit à la ressource.

Ce décalage crée une tension structurelle future.

À terme, l’économie arbitrera de facto, et ce sont les activités à faible valeur hydrique qui reculeront — brutalement, pas progressivement.

5. Le dessalement : solution partielle, pas panacée


Le dessalement est indispensable. Mais il ne peut pas être une fuite en avant.

Pourquoi ?

• coût énergétique élevé,

• dépendance aux investissements lourds,

• non-viabilité à grande échelle pour certaines agricultures.

Dessaler pour l’agriculture extensive d’export est économiquement intenable sans subventions massives.

Le dessalement doit :

• sécuriser l’urbain,

• libérer de l’eau conventionnelle,

• soutenir les activités à forte valeur ajoutée,

• accompagner une recomposition productive, pas la figer.

6. Le vrai risque macroéconomique : un choc différé mais violent


Si rien ne change, le Maroc s’expose à un scénario sous-estimé :

• baisse progressive de la production exportatrice,

• abandon de terres productives,

• hausse du chômage rural,

• pression migratoire vers les villes,

• augmentation des importations alimentaires,

• multiplication de projets publics coûteux en urgence.

Un choc lent, mais structurel, plus difficile à corriger qu’une crise financière.

7. Ce qui doit changer : passer d’une politique de l’eau à une politique de la valeur


Trois bascules stratégiques sont nécessaires :

A - Mesurer ce qui compte

• cartographier la valeur ajoutée par m³ d’eau,

• intégrer la dégradation des nappes dans la décision économique,

• rendre ces données publiques pour orienter l’investissement.

B - Réallouer intelligemment

• prioriser l’eau vers les usages à haute valeur économique et sociale,

• accompagner la reconversion des filières vulnérables,

• conditionner les aides publiques à la performance hydrique.

C - Gouverner l’eau comme un actif stratégique

• sortir de la logique purement administrative,

• introduire des mécanismes de responsabilité et d’efficience,

• coordonner État, industriels, territoires et investisseurs.

L’eau décidera du Maroc de 2035

Le Maroc parle beaucoup de souveraineté industrielle, alimentaire, énergétique. Mais sans souveraineté hydrique productive, ces ambitions resteront fragiles.

L’eau n’est plus un simple bien naturel. C’est désormais :

• un facteur de compétitivité,

• un critère d’attractivité,

• un déterminant de stabilité sociale.

Le pays qui saura créer le plus de valeur avec le moins d’eau dominera demain. Le Maroc a encore le choix. Mais le temps joue contre les nappes — pas en faveur des discours.